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Ali Rakib, anthropologue du textile


Ali Rakib est un chercheur de tissus historiques. Sa quête se fait au Népal, en Amazonie, dans les endroits les plus hostiles de notre planète où se cachent les plus beaux trésors. C’est aussi des rencontres avec des communautés qui transmettent leur savoir faire et leurs coutumes pour perpétuer leur savoir ancestral.

Ali Rakib est également conférencier, consultant, ethnologue, entrepreneur, ancien recruteur en ligue 1 et 2 de football. Toutes ces routes l’ont emmené à travailler dans le textile qui n’est qu’un prétexte à sa véritable entreprise ; la sauvegarde des patrimoines immatériels. 

Le sens de son action est de partir d’une valeur anthropologique, scientifique et ethnographique pour aider la création, et en faire émerger une valeur artistique. 

 

Ça a débuté comment ?

 

Par une prise de conscience que j’ai eu auprès de ma famille dans le sud du Maroc. Je voyais mes cousins et mes cousines quitter chaque année notre petite maison en pierre pour partir en ville. Une fois en ville, ils ne revenaient jamais auprès de leurs racines.

Ils oubliaient la langue berbère, nos coutumes, nos rituels, nos danses, nos chants,  pour se résumer à du jeans et du coca. A cette époque, mon travail me faisait beaucoup voyager et je me suis rendu compte que cette situation était la même dans tous les pays du globe. Les jeunes quittent les montagnes, les forêts, les déserts pour partir remplir les bidonvilles. Ils n’y trouvent pourtant pas de situation viable. Ces situations apparaissent alors comme un accident social.

 

De part ce constat et celui de ma vie de fonctionnaire de l’époque, j’ai donc décidé de faire autre chose, car j’avais un quotidien qui ne changeait jamais. J’ai vendu tout ce que je possédais, j’ai démissionné et j’ai commencé à voyager pour voir le monde. J’avais 27 ans à ce moment là.

Une fois au Népal, j’ai travaillé pour Handicap International. Là-bas pour mes premières vacances, j’ai fait ce que je fais depuis mes 17 ans, je suis parti faire de la survie en solitaire. Chaque année j’ai besoin de faire ma retraite spirituelle.  

A 17 ans, je l’ai fait la première fois sans le faire exprès. Je me suis perdu dans l’Atlas et c’est là que j’ai appris le goût de la survie.  Mais avant de partir, il est important d’étudier l’écosystème, la faune et la flore.

 

J’ai fait l’Annapurna, une des plus grandes montagnes au monde. Plus on monte en altitude, plus on sort du circuit touristique, plus on rencontre des peuples autonomes. La femme participe à la vie active, les générations se transmettent un savoir faire, il y a de la joie, des rires, ils parlent un dialecte qui m’était inconnu. Il y avait du patrimoine immatériel ; des chants, des danses, une authenticité dans les vêtements, on trouve moins de jeans, moins de tee-shirt.

Et je me suis dit que c’est peut-être ce modèle qu’il faut reproduire. Mais au lieu de le faire à la verticale il faut peut être le faire à l’horizontal auprès de toutes les populations du monde, car l’avantage du textile c’est qu’il est universel.  C’est à partir de là que j’ai décidé de créer une entreprise de textile traditionnel, donc voilà comment est né le projet ForWeavers.

 

Le principe de mon entreprise est la sauvegarde des patrimoines immatériels et le textile en est le prétexte. Car j’ai peur que ce que j’ai vu dans mon village au Maroc se reproduise partout. En l’espace de 50 ans, on a des savoir-faire, des us de 5000 ans qui disparaissent.

J’ai vu au Rwanda, le Coca-Cola aller plus loin que l’eau potable, dans des régions où des enfants mouraient de soif. Si l’industrie peut aller aussi loin c’est qu’elle le peut.

Et tout se rattache au patrimoine immatériel car les gens sont complètement indépendants. C’est simplement ça que j’essaie de maintenir, je ne veux pas figer les traditions mais je veux permettre aux gens d’avoir le choix.

 

Comment êtes-vous arrivé à travailler dans le textile ?

 

Je ne voulais pas monter une entreprise immédiatement pour me permettre d’avoir de l’agilité, de changer d’avis, de chemin au si souvent que possible.  C’est mon expérience de président d’ONG qui m’a permis de ne pas créer mon entreprise trop tôt. 

Il y a 6 ans j’ai créé une association, Tashkent, du nom de la capitale de l’Ouzbékistan, qui fait partie de la route de la soie, pour tester l’idée,  le produit et le marché.

J’ai commencé à vendre à mon réseau de reconstituteurs historique car j’ai fait également de l’archéologie expérimentale.

C’est à dire que l’on reconstitue la vie telle qu’elle était à une période donnée. Cela peut aller de la préhistoire, au régime Napoléonien jusqu’à la seconde guerre mondiale.  On a des passionnés qui vont jusqu’à reproduire au millimètre près le même tissus qu’à l’époque. Il y en a qui sont spécialisés dans le forge ou dans le bois mais il n’y avait personne dans le textile.

 

J’ai des fournisseurs qui sont capables de faire des tissus à la main comme on faisait il y a deux out trois cents ans et j’ai un marché en demande de tissus historiques. J’ai commencé par faire tisser des tissus historiques au Népal, avec des tissus Napoléoniens, du cachmere qui servait comme voilage au XIVème et au XVème siècle, des voiles de l’époque de Christophe Colomb. Mais je m’adressais à un marché de niche et donc cela ne permettait pas d’assurer du travail permanant aux ateliers.

 

J’ai donc développé d’autres tissus en soie, en laine, en ortie, en bananier, en roseau, en lotus dans une vingtaine de pays du monde. Il ne fallait pas que les acheteurs soient victimes du commerce équitable, et il ne fallait pas que les producteurs soient soumis aux aléas des clients et de la saisonnalité de la mode. Il fallait une solution durable sur l’année.  J’ai donc multiplié les sources de production et les sources d’achat, de clientèle, ce qui a donné un projet cohérent. 

 

Comment faites-vous vos recherches des tissus historiques ?

 

Au début, cela a été l’intuition et les rencontres.

Maintenant j’ai un partenariat avec l’UNESCO. Ils me fournissent beaucoup de données scientifiques et anthropologiques sur des savoir faire qui existent, qui sont en voie de disparition, classés au patrimoine de l’UNESCO, ou qui ont besoin d’être classé. A partir de là, j’ai une base et un nombre de sites à visiter. Une fois sur place, c’est mon intuition qui me guide. Je suis un chercheur de matière car tout est lié.

 

Ce travail en amont avec ces chercheurs et ces scientifiques me permet de préparer mon arrivée. Il y a des communautés que l’on peut visiter sans prévenir, il y en a d’autres qui sont plus risquées. Il faut apprendre les codes, les gestes, les regards, la manière de s’exprimer.

 

Retrouve t-on l’histoire dans la mode aujourd’hui ?

 

Li Edelkoort a écrit un manifeste antifashion. Elle a vraiment estimé que la mode n’existe plus. Il y a encore des façons de la ressusciter mais aujourd’hui on répond à des critères purement mercantiles. On n’a plus l’audace et le courage de tester de nouvelles choses. Cela se ressent dans les grandes Maisons. Effectivement il y a un manque à ce niveau là. 

 

Je le constate au niveau des achats de certains pays,  ils acquièrent petit à petit tous les savoir faire, leurs enfants étudient dans nos écoles de mode.

A quel moment décideront-ils de se passer de notre savoir faire français ?

D’après certains ministères étrangers, cela n’est pas possible, car l’histoire et l’imaginaire français font parti de cette valeur. 

Mais ce n’est qu’une parole d’hommes !

 

Est-ce que notre histoire est-elle bien utilisée ?

 

On pourrait faire mieux en pensant à l’histoire elle-même et non pas en celle du créateur uniquement. Il serait intéressant de s’attarder sur le savoir faire, le patronage, les métiers et sur l’histoire de la mode elle-même.  En ce moment il y a plein de mouvements dans la mode, j’espère que cette réaction soit fructifère.

 

Quels sont les tissus les plus étonnants que vous avez découvert ?

 

Ceux qui m’ont le plus étonné, je ne les ai jamais ramenés.

Comme ce tissus japonais que j’ai décidé de laisser sur place car sa place est dans un musée pas dans un marché. Pour ce tissu, il faut compter deux semaines pour tisser 20 cm. C’est un travail très minutieux, les motifs sont au millimètre près, avec du fil d’or.

Egalement en Amazonie, j’ai découvert après un voyage incroyable, une communauté qui m’a fait cadeau d’un coton orange. C’est un coton qui pousse dans un cotonnier de 40 mètres de haut. C’est un coton sauvage qui est orange naturellement. Mais je l’ai également laissé sur place. Un anthropologue raisonne souvent comme un photographe animalier.

 

Qui sont vos clients ?

 

Il y a deux segments, la mode et la décoration.

Pour la mode, ils viennent vers moi pour l’histoire de l’entreprise car ils ont besoin eux-mêmes d’une histoire pour vendre mais ils veulent repartir avec du tissu bas de gamme comme du coton ou du lin. Et ceux qui veulent des tissus rares c’est pour des collections capsules.  

Mes meilleurs clients sont dans la décoration. Ils sont très professionnels, ce sont des techniciens du textile. Ils sont passionnés avant tout, d’où l’événement qu’on a crée avec l’Arty Road Show.

Pour la mode j’ai une approche plus fluide en Italie et en Angleterre, en France on reste sur des formules gagnantes comme le coton et le lin, ils ne veulent pas prendre de risque.

 

Vous venez de terminer une tournée européenne en passant par la prestigieuse école londonienne Saint Martin’s School, où vous avez donné une conférence, pouvez-vous nous en parler ? 

 

Pour la première fois j’ai préparé ma conférence !

J’étais avec LVMH et Louis Vuitton pour cette conférence.

J’ai tenu à rester moi-même, donc j’ai parlé de survie en milieu hostile, d’anthropologie, des relations avec mes clients qu’ils soient petits créateurs ou grandes Maisons, cela reste avant tout des rencontres humaines.

Les étudiants étaient étonnés, car juste avant moi il y avait deux conférences avec LVMH et Vuitton sur le développement durable avec des slides avec beaucoup de chiffres.

Moi, je suis arrivée avec mes photos, mon histoire, mon projet et ma démarche et ils ont été surpris et ils ont aimé !

Cela m’a fait plaisir car il y avait tous les secteurs du design et le patrimoine immatériel concerne tout le monde. 

 

Découvrez les ateliers du monde et les tissus rares et historiques à l’Espace 109 


 

 

Ali Rakib, textile anthropologist

 


Ali Rakib is a researcher of historical fabrics. His quest is in Nepal, in the Amazon, in the most hostile places on our planet where the most beautiful treasures are hidden. It is also meetings with communities that transmit their knowledge and their customs to perpetuate their ancestral knowledge.

Ali Rakib is also a lecturer, consultant, ethnologist, businessman, former recruiter in league 1 and 2 football. All these roads took him to work in the textile industry, which is only a pretext for his real enterprise; the safeguarding of intangible heritage.

The meaning of its action is to start from an anthropological, scientific and ethnographic value to help the creation, and to make it emerge an artistic value.

 

How did it begin?

 

By an awareness that I had with my family in southern Morocco. I saw my cousins ​​leaving our little stone house every year to go to town. Once in town, they never came back to their roots.

They forgot the Berber language, our customs, our rituals, our dances, our songs, to be reduced to jeans and coke. At that time, my work made me travel a lot and I realized that this situation was the same in all countries of the world. Young people leave the mountains, the forests, the deserts to go and fill the shantytowns. However, they do not find a viable situation. These situations then appear as a social accident.

 

From this observation and that of my life as an official at the time, so I decided to do something else, because I had a daily that never changed. I sold everything I owned, resigned and started traveling to see the world. I was 27 years old at the time.

Once in Nepal, I worked for Handicap International. There for my first vacation, I did what I do since I was 17, I went to make survival alone. Every year I need to do my spiritual retreat.

At 17, I did it the first time without doing it on purpose. I lost myself in the Atlas and that's where I learned the taste of survival. But before leaving, it is important to study the ecosystem, fauna and flora.

 

I did Annapurna, one of the largest mountains in the world. The higher you climb, the more you leave the tourist circuit, the more you meet autonomous peoples. The woman participates in the active life, the generations transmit a know-how, there is joy, laughter, they speak a dialect which was unknown to me. There was intangible heritage; songs, dances, authenticity in clothes, there are fewer jeans, less T-shirt.

And I thought maybe that's the model that needs to be replicated. But instead of doing it vertically, it may be necessary to do it horizontally with all the populations of the world, because the advantage of the textile is that it is universal. It was from there that I decided to create a traditional textile company, so that's how the ForWeavers project was born.

 

The principle of my company is the safeguarding of intangible heritage and the textile is the pretext. Because I'm afraid that what I saw in my village in Morocco is happening everywhere. In the space of 50 years, we have know-how, 5000 years old disappearing.

I saw in Randa, Coca-Cola went further than drinking water, in areas where children were dying of thirst. If the industry can go as far as it can, it can.

And everything is connected to intangible heritage because people are completely independent. That's just what I try to maintain, I do not want to freeze the traditions but I want to allow people to have the choice.

 

How are you getting to work in the textile industry?

 

I did not want to start a business immediately to allow me to have agility, to change my mind, to move to as often as possible. It was my experience as an NGO president that allowed me not to start my business too soon.

Six years ago I created an association, Tashkent, named after the capital of Uzbekistan, which is part of the Silk Road, to test the idea, the product and the market.

I started selling to my network of historical reenactors because I also did experimental archeology.

That is to say, we reconstitute life as it was at a given period. It can go from prehistory to the Napoleonic regime until the Second World War. We have enthusiasts who go so far as to reproduce to the millimeter the same tissue as at the time. There are some who are specialized in forging or wood but there was no one in the textile industry.

 

I have suppliers who are able to make fabrics by hand as we did two or three hundred years ago and I have a market in demand for historic fabrics. I began by weaving historical fabrics in Nepal, with Napoleonic fabrics, cashmere that was used as veiling in the fourteenth and fifteenth century, sails of the time of Christopher Columbus. But I was speaking to a niche market and therefore it did not allow to ensure permanent work at the workshops.

 

So I developed other fabrics in silk, wool, nettle, banana, reed, lotus in twenty countries around the world. Buyers should not be victims of fair trade, and producers should not be subject to the vagaries of customers and the seasonality of fashion. It needed a lasting solution over the year. So I multiplied the sources of production and the sources of purchase, of customers, which gave a coherent project.

 

How do you do your research of historic fabrics?

 

At first it was intuition and encounters.

Now I have a partnership with UNESCO. They provide me with a lot of scientific and anthropological data on know-how that exists, that is endangered, classified as UNESCO heritage, or that needs to be classified. From there, I have a base and a number of sites to visit. Once there, it's my intuition that guides me. I am a subject researcher because everything is linked.

 

This work upstream with these researchers and scientists allows me to prepare for my arrival. There are communities that can be visited without warning, there are others that are more risky. You have to learn the codes, the gestures, the looks, the way of expressing yourself.

 

Do we find history in fashion today?

 

Li Edelkoort wrote an antifashion manifesto. She really felt that fashion no longer exists. There are still ways to resurrect it but today it meets purely mercantile criteria. We no longer have the audacity and the courage to test new things. This is felt in large houses. Indeed, there is a lack at this level.

 

I see it at the level ofthe purchases of different countries, they gradually acquire all the know-how, their children study in our fashion schools.

When will they decide to do without our French know-how?

According to some foreign ministries, this is not possible because history and the French imagination are part of this value.

But this is only one word of a man!

 

Is our story well used?

 

One could do better by thinking about the story itself and not about the creator alone. It would be interesting to dwell on the know-how, the patronage, the trades and on the history of fashion itself. At this moment there are plenty of movements in fashion, I hope this reaction is fruitful.

 

What are the most amazing fabrics you have discovered?

 

Those who surprised me the most, I never brought them back.

Like this Japanese fabric that I decided to leave behind because its place is in a museum not in a market. For this fabric, it takes two weeks to weave 2cms. It's very meticulous work, the patterns are millimeter, with gold thread.

Also in the Amazon, I discovered after an amazing journey, a community that gave me an orange cotton gift. It is a cotton that grows in a cotton plant 40 meters high. It is a wild cotton that is orange naturally. But I also left him there. An anthropologist often reasons as an animal photographer.

 

Who are your clients?

 

There are two segments, fashion and decoration.

For fashion, they come to me for the history of the company because they themselves need a story to sell but they want to leave with low-end fabric like cotton or linen. And those who want rare fabrics is for capsule collections.

My best clients are in decoration. They are very professional, they are textile technicians. They are passionate above all, hence the event we created with the Arty Road Show.

For fashion I have a more fluid approach in Italy and England, in France we stay on winning formulas like cotton and linen, they do not want to take any risk.

 

You have just completed a European tour through the prestigious London Saint Martin's School, where you gave a lecture, can you tell us about it?

 

For the first time I prepared my lecture!

I was with LVMH and Louis Vuitton for this conference.

I wanted to stay myself, so I talked about survival in a hostile environment, anthropology, relationships with my clients whether they are small creators or large Maisons, it remains above all human encounters.

The students were surprised, because just before me there were two conferences with LVMH and Vuitton on sustainable development with slides with a lot of numbers.

Me, I arrived with my photos, my story, my project and my approach and they were surprised and they loved!

It made me happy because there were all the sectors of design and the intangible heritage concerns everyone.

 

Discover the world's workshops and rare and historic fabrics at Espace 109


 

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